Les effets indésirables des médicaments : un enjeu de santé publique

Mal pris, mal dosés ou mal associés, les médicaments peuvent avoir des conséquences graves sur la santé des patients. Ce risque, appelé iatrogénie médicamenteuse, touche en priorité les personnes âgées exposées à la polymédication. Chaque année, les effets indésirables des médicaments sont à l’origine de plus de 200 000 hospitalisations et plusieurs milliers de décès.

En France, 46,7 % des plus de 75 ans consomment cinq à neuf médicaments par jour, et 25,2 % en prennent plus de dix. « La polymédication est, chez le sujet âgé, habituelle et souvent légitime. Mais elle augmente le risque iatrogénique, diminue probablement l’observance des traitements, et a un coût élevé. Mieux prescrire chez le sujet âgé est ainsi un enjeu de santé publique », estimait la Haute Autorité de santé en 2005. Méconnu du grand public, ce terme technique de « iatrogénie » désigne l’ensemble des conséquences néfastes pour la santé provoquées par la prise d’un ou plusieurs médicaments.

S’ils ont pour vocation de soigner, les médicaments mal utilisés ou associés entre eux peuvent engendrer des maladies ou des effets secondaires. L’iatrogénie englobe ainsi les effets indésirables connus d’un médicament et inhérents à sa prise, mais aussi ceux qui peuvent survenir dans la prescription (erreur de diagnostic, prescription inadaptée, complications d’un acte thérapeutique) ou dans l’administration des traitements (oubli de prise, surdosage, automédication).

Nos aînés en première ligne

Tout le monde peut être exposé aux effets indésirables des médicaments, mais le risque d’iatrogénie médicamenteuse augmente chez le sujet âgé. Le vieillissement affecte la capacité des reins à éliminer les médicaments ou celle du foie à neutraliser les toxines. Des modifications de l’organisme qui peuvent avoir des conséquences sur l’efficacité d’un traitement, sa tolérance et son potentiel toxique. C’est la raison pour laquelle les personnes âgées sont plus sensibles face à un ajustement de dosage ou à l’ajout d’un médicament à un traitement déjà en cours.

Selon l’Institut de recherche et documentation en économie de santé (IRDES), « chaque nouvelle spécialité administrée augmente de 12 à 18 % le risque d’effet indésirable ». Avec l’âge, le cumul de maladies chroniques (diabète, cholestérol, hypertension, arthrite, ostéoporose, troubles du sommeil) conduit à la prise de plusieurs médicaments sur de longues périodes. Cette polymédication accroît le risque de mésusage, d’interactions entre médicaments et de complications pour la santé. Une étude du centre de recherche Inserm-université de Bordeaux sur la santé des populations, publiée en 2023 dans la revue Drug Safety, montre que les interactions médicamenteuses multiplient par 2,5 le risque d’hospitalisation urgente. Une hospitalisation susceptible d’entraîner une perte d’autonomie chez la personne âgée.

8,5 % des hospitalisations sont liées à l’iatrogénie

Fatigue, chute, confusion ou dyspnée (sensation d’une respiration difficile et inconfortable ressentie dans une situation qui normalement n’entraîne aucune gêne respiratoire)… « Ces effets indésirables restent sous-estimés, notamment en raison de leur expression clinique, souvent banale », note le site Vidal.

Selon le rapport IATROSTAT 2022 mené par le Réseau français des centres régionaux de pharmacovigilance pour l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), 8,5 % des hospitalisations seraient imputables aux effets indésirables des médicaments. Chaque année en France, l’iatrogénie serait responsable de plus de 200 000 hospitalisations et entraînerait entre 3 000 et 10 000 décès prématurés.

Parmi les médicaments les plus souvent en cause : les antithrombotiques prescrits en cardiologie, les hypoglycémiants pour le diabète, les psychotropes (benzodiazépines, antidépresseurs, neuroleptiques) et les antalgiques.

Prévenir les risques et agir

Limiter ces effets indésirables et la perte d’autonomie lors d’une hospitalisation : tels sont les objectifs du projet européen STOP IATRO porté par la France, l’Espagne et le Portugal. Cette démarche vise à sensibiliser les professionnels de santé aux risques iatrogènes et à favoriser une coordination pluridisciplinaire pour améliorer la prise en charge des patients âgés.

Sur le territoire national, STOP IATRO est porté par le professeur Philippe Cestac, chef du pôle pharmacie du CHU de Toulouse. « Cette prévention de la dépendance iatrogène, c’est l’affaire de tous, des établissements de santé, des Ehpad et également au niveau du soin primaire, à la fois par les cabinets médicaux et également au sein des pharmacies d’officine », affirme-t-il.

À Nîmes, le Centre d’évaluation et de prévention du risque iatrogène médicamenteux (CEPRIM) a ouvert en 2020 pour accompagner les professionnels de santé et aider les patients à mieux comprendre les prescriptions. « Notre mission s’inscrit dans un réseau étendu qui inclut les officines de pharmacie du territoire gardois, partenaires essentiels pour prévenir les risques médicamenteux et améliorer la prise en charge globale », explique le docteur Hélène Richard, pharmacienne et coordinatrice.

Les pharmaciens, acteurs clés de la prévention

Créé en 2007 à l’initiative de l’Ordre national des pharmaciens, le dossier pharmaceutique (DP) vise à sécuriser la dispensation de médicaments en luttant contre les interactions médicamenteuses. Ce carnet de santé numérique national centralise tous les traitements qui ont été délivrés (remboursés ou non, prescrits ou non) à un patient en pharmacie au cours des 36 derniers mois. La liste des médicaments pris ou achetés récemment est ainsi stockée sur une base de données pendant trois ans pour les médicaments dits biologiques, et cinq pour les traitements sur ordonnance et ceux prescrits en cas d’affections longue durée.

Les vaccins y sont conservés vingt-trois ans. Le DP est individuel et gratuit. Depuis un décret de 2023, il est créé automatiquement lors d’un passage en pharmacie, sauf si le bénéficiaire s’y oppose et demande sa clôture. Cet historique médicamenteux est consultable par les pharmaciens officinaux et hospitaliers, et par les médecins des établissements de santé équipés du logiciel d’accès. Votre médecin traitant n’y a pas accès ! Muni de votre carte Vitale et d’une pièce d’identité, vous pouvez à tout moment demander une copie des informations contenues dans votre DP afin d’informer, par exemple, un nouveau médecin de vos traitements en cours.

Autre outil de lutte contre l’iatrogénie : le bilan partagé de médication (BPM) s’adresse aux patients de plus de 65 ans atteints d’une ou plusieurs pathologies chroniques ou polymédicamentés. En lien avec le médecin traitant, le pharmacien fait le point avec le patient sur ses traitements en cours (prescrits ou pris en automédication) pour évaluer l’observance, la tolérance au traitement, mais aussi détecter les potentielles interactions médicamenteuses.

Dans un numéro de la revue Tous pharmaciens, Sylvie Vernet, pharmacienne titulaire d’officine, décrivait le DP comme un service permettant d’« être sûr du bon médicament, au bon dosage, au bon moment, au bon patient », notamment lors de la dispensation à la personne âgée. Le rapport IATROSTAT 2022 estime que sur les 200 000 hospitalisations causées par l’iatrogénie médicamenteuse, 16,1 % étaient évitables si le médicament incriminé avait été utilisé de façon conforme aux recommandations.

Les réflexes à adopter pour un bon usage des médicaments

  • Réévaluer régulièrement ses traitements en cours avec son médecin traitant ;
  • Bien respecter la posologie, les indications, les horaires de prise ;
  • Signaler tous ses traitements à chaque médecin (médicaments, compléments alimentaires) ;
  • Ne jamais interrompre, suspendre ou espacer un traitement en cours sans avis médical ;
  • En cas de suspicion d’effet secondaire lié à un traitement ou de symptômeinhabituel, avertir son médecin, son pharmacien ou son infirmier ;
  • Conserver les médicaments dans leur boîte d’origine avec la notice.

L’avis du docteur Paul Monasson – Médecin généraliste

Éviter l’automédication, avoir un dossier médical à jour et donner un maximum d’information à son médecin réduisent les risques d’iatrogénie

Une prescription n’est jamais anodine. Nous réfléchissons toujours aux interactions possibles avec un autre traitement et surveillons les antécédents et allergies potentielles du patient. Chaque médicament possède une liste d’effets secondaires connus, mais il y a tellement de médicaments disponibles qu’il est impossible pour un médecin de tous les connaître. C’est particulièrement vrai pour les généralistes, qui traitent un panel très large de patients aux pathologies variées. Nous avons des logiciels d’aide à la prescription, comme Vidal ou la base de données Claude Bernard, qui permettent d’avoir des alertes sur les potentielles interactions médicamenteuses. Pour tout traitement prescrit, nous devons alerter le patient sur ses effets secondaires possibles. Nous avons un devoir d’information qui doit être relayé par les pharmaciens.

Ces derniers sont des garde-fous. Il faut systématiquement demander aux patients leurs traitements en cours. Il arrive qu’ils oublient de mentionner certains médicaments, minimisent leurs traitements ou pensent prendre quelque chose d’anodin. De plus en plus de patients achètent des produits miracles censés régler une crampe, une douleur articulaire ou réduire la fatigue. Ces produits peuvent entraîner des interactions malencontreuses avec leurs traitements chroniques. Certains traitements peuvent être inscrits sur le dossier médical partagé (DMP), désormais intégré dans Mon espace santé, mais cet outil est encore très peu alimenté par les médecins.

Le dossier pharmaceutique est souvent plus à jour et les pharmaciens peuvent y voir les délivrances de médicaments. Pour réduire les risques d’iatrogénie, il faut éviter l’automédication, avoir un dossier médical à jour quand on va voir un médecin qu’on ne connaît pas, avec le maximum d’informations à lui apporter pour éviter des interactions médicamenteuses. Si le patient maîtrise son Espace santé, il ne doit pas hésiter à l’alimenter en ajoutant lui-même une nouvelle ordonnance de traitement. En cas de symptôme inhabituel après la prise d’un médicament, le patient doit reconsulter rapidement, demander conseil à son pharmacien en cas de doute, ou même appeler le 15 pour avoir un avis médical. Il faut absolument alerter.

 

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