Le rire, un précieux allié santé

Fabuleuse pompe à endorphines, le rire a de nombreux bienfaits sur la santé physique et psychique. Il régule le stress, apaise la douleur, améliore le sommeil, stimule l’attention, renforce le système immunitaire… Ce décryptage va vous donner envie de faire travailler vos zygomatiques sans modération.

Saviez-vous que rire une minute équivaut à 10 minutes de gymnastique et entraîne une relaxation de vos muscles pendant 15 à 20 minutes ? Et qu’un bon fou rire procurerait 45 minutes, voire une heure de détente ? « Le corps est une machine à rire qui va nous permettre de gérer notre corps et notre santé », déclare le Dr Henri Rubinstein, en introduction d’une conférence à l’Institut pasteur de Lille, en 2015. Selon ce neurologue spécialiste de l’exploration du système nerveux et pionnier du rire thérapeutique en France, rire est une façon de rééquilibrer son corps, aiderait à développer des barrières naturelles et à rester en bonne santé. « Rire, c’est mettre au travail le médecin qui est en soi », résume-t-il dans une interview accordée au média France-Antilles.

Henri Rubinstein cite régulièrement le cas prodigieux de Norman Cousins. Dans les années 1970, ce journaliste américain est le premier à s’intéresser au rire d’un point de vue scientifique. Il a 49 ans quand on lui diagnostique une maladie rhumatologique rare et très douloureuse. Le pronostic annoncé prédit une mort rapide dans d’atroces souffrances. Persuadé que les émotions positives comme le rire peuvent avoir un effet physiologique positif, il quitte sa chambre d’hôpital pour s’installer dans un hôtel. Pendant trois semaines, il réduit son traitement et entame une thérapie par le rire. Il dévore des auteurs désopilants et visionne des films comiques. À force de rire, la douleur s’amenuise. Au bout de quelques mois, les résultats sont stupéfiants : son état de santé s’améliore.

Mais alors, comment peut-on se soigner par le rire ? Que nous dit la science sur les bienfaits thérapeutiques du rire ?

Rire faciliterait l’apprentissage

Dans un article publié dans Cerveau&Psycho en 2021, Sylvie Chokron, neuropsychologue et directrice de recherche au CNRS, explique comment le rire peut agir sur les processus cognitifs, en particulier l’attention, l’apprentissage et la mémoire. En classe, rire permet aux enseignants de mobiliser et maintenir l’attention des élèves. Des chercheurs de l’université de Paris-Nanterre ont observé des enfants de 18 mois lors d’une séance durant laquelle on leur montre comment utiliser un outil complexe qu’ils n’ont jamais vu. « Ils apprennent à l’utiliser de manière plus efficace quand on les fait rire, par exemple en laissant tomber l’outil après la démonstration », explique Sylvie Chokron. En associant une émotion positive à un événement, le rire va améliorer l’attention et la mémorisation. « Rire permet d’apprendre. Acquérir de nouvelles connaissances de manière plaisante, en souriant et en riant est bien plus motivant, et l’on sait à quel point la motivation et la mémoire partagent des réseaux neuronaux communs, notamment avec l’implication d’une zone cérébrale appelée hippocampe », développe la neuropsychologue. Et cela ne vaut pas que pour les enfants. Chez les sujets âgés, le rire provoqué par le visionnage de vidéos drôles pourrait aussi améliorer de manière significative
les performances de la mémoire à court terme.

Les mécanismes du rire

Le rire, c’est avant tout une réponse physique involontaire à une émotion plaisante. Une blague, une histoire, une vidéo drôle ou une situation inattendue vont stimuler notre sens de l’humour. Cette information est analysée par le cerveau qui lui attribue une valeur émotionnelle positive. Dans notre cerveau, de multiples régions sont en activités : le système limbique, siège des émotions, le cortex moteur qui contrôle les muscles, et le lobe frontal qui permet de comprendre le contexte dans lequel on se situe.

Notre corps réagit par une série de petites expirations saccadées issues des contractions des muscles de la face. Le diaphragme se contracte, la cage thoracique s’ouvre et l’air est expulsé des poumons. La fameuse vocalisation du rire « Aha » commence à résonner. Et à l’intérieur, toute une mécanique s’enclenche. Rire stimule la production d’endorphines (morphine naturelle) et de neurotransmetteurs – qui permettent à l’influx nerveux de passer d’un neurone à l’autre. Le rire libère ainsi de la sérotonine qui agit sur l’humeur, de l’acétylcholine qui contrôle les mouvements et la mémoire, et de la dopamine – ou hormone du plaisir.

Les pouvoirs insoupçonnés du rire

L’un des principaux effets du rire réside dans sa capacité à diminuer les mécanismes du stress. Car sécréter des endorphines réduit le niveau de cortisol, l’hormone principale du stress, et favorise la sensation de bien-être. En libérant les tensions et le rire a donc un effet bénéfique sur le sommeil, la digestion. « Le rire améliore le discernement et réveille le potentiel du cerveau », complète Fabrice Loizeau, directeur de l’institut français du yoga du rire. À ce titre, rire dope l’attention et la mémorisation, stimule la créativité et renforce la confiance en soi.

Autre conséquence de cette baisse de stress : le rire booste notre système immunitaire.
« C’est l’amplification des mouvements respiratoires, l’évacuation de l’air vicié qui stagne dans les poumons, l’augmentation de l’oxygénation des tissus du cerveau », précise le Dr Rubinstein dans son interview par France-Antilles. En riant, nous déplaçons jusqu’à 2 litres d’air, contre 0,5 litre habituellement. Le taux de cholestérol diminue car 15 % s’élimine par la respiration. Le rythme cardiaque s’accélère brièvement puis ralentit petit à petit, provoque une dilatation des artères et une baisse de la tension artérielle.
La circulation sanguine est stimulée, les toxines mieux éliminées. Nous mobilisons davantage d’anticorps et de globules blancs qui favorisent les défenses immunitaires.

Selon l’Institut du Cerveau, des chercheurs ont observé que les personnes qui rient souvent ont tendance à être moins sensibles aux maladies. Une étude scientifique japonaise publiée en 2022 a démontré que passé 65 ans, ceux qui rient rarement sont plus sujets aux accidents vasculaires cérébraux (60 % de risques en plus). Le rire aurait également un effet bénéfique sur les problèmes de peau.

Autre vertu du rire : il mobilise les muscles. Lorsque nous rions, nous activons pas moins de 400 muscles répartis entre le visage et le torse. « C’est une onde musculaire, une façon de bouger, de faire travailler ses muscles en les détendant », explique le Dr Rubinstein dans une archive de l’émission État de santé sur LCP. Une vibration qui part des zygomatiques (joues) et se propage dans les épaules, l’abdomen, les cuisses… Pour le neurologue, rire s’apparente ainsi à une « gymnastique douce » ou à un « jogging stationnaire » du corps et de l’esprit. En résumé, rien de tel qu’une bonne partie de rire pour réguler les fonctions vitales de notre organisme.

Yoga du rire pour lâcher prise

Créée dans les années 1990 par le médecin généraliste indien Madan Kataria, cette méthode thérapeutique a le vent en poupe. Selon lui, « on ne rit pas parce qu’on est heureux, on est heureux parce qu’on rit ! » Sa méthode ? Associer respiration, détente et rires spontanés. Ses vertus ? Travailler sa respiration, éliminer les toxines, favoriser la sécrétion d’hormones aux propriétés apaisantes et ainsi réduire le stress et les tensions, renforcer les abdominaux, améliorer la digestion et le sommeil, booster ses défenses naturelles et se reconnecter avec sa joie intérieure. Les séances collectives durent environ 45 minutes. Au programme : échauffement, exercices pour forcer le rire, étirements doux et relaxation. Une façon de lâcher prise et d’entraîner son corps et son esprit à pratiquer le rire pour se faire du bien. Il existe de nombreux clubs et centres de formation en France. À Paris, l’Institut Rafael, qui soigne les maladies chroniques, a intégré le yoga du rire dans le parcours de soins des patients atteints de cancer. Cette pratique les aiderait à mieux gérer la douleur et leur offrirait une échappatoire. En plus de ses effets sur le corps, le yoga du rire est un outil puissant de connexion sociale et émotionnelle.

Soigner par le rire

Depuis 1991, l’association Le Rire Médecin fait rentrer le rire dans les hôpitaux. Des clowns professionnels, formés pour intervenir en milieu pédiatrique, viennent au chevet des jeunes patients pour leur offrir un moment
d’évasion. À travers des jeux, des rires et des chants, Le Rire Médecin offre une bulle de réconfort aux enfants et à leurs familles, et leur permet d’oublier la maladie, ne serait-ce qu’un instant. « C’est une façon de dédramatiser la maladie, mais aussi une façon de les prendre en charge, de former une barrière protectrice contre la maladie », décrit le Dr Rubinstein sur LCP. L’association travaille en étroite collaboration avec les équipes soignantes.

Avant d’entrer dans les chambres, les clowns sont briefés par les infirmiers et infirmières sur l’âge de l’enfant, sa pathologie afin de s’adapter au contexte de chacun. Le Rire Médecin intervient aujourd’hui dans une vingtaine d’hôpitaux et 90 services pédiatriques à travers la France. Chaque année, 100 000 enfants hospitalisés bénéficient de ces animations. Après le passage de l’association, les soignants observent une baisse de 30 % de la consommation d’antalgiques dans les services.
À ce sujet, une étude britannique publiée en 2011 a révélé qu’un quart d’heure de rire franc suffit à augmenter la tolérance à la douleur d’environ 10 %. Depuis début 2025, Le Rire Médecin intervient aussi auprès des enfants pris en charge dans le cadre de l’hospitalisation à domicile.

À Niort, dans les Deux-Sèvres, la thérapie du clown constitue elle aussi un remède pour les patients hospitalisés en soins palliatifs et en psychiatrie. Car au-delà de ses effets psychologiques, le rire est un allié précieux pour la santé mentale. La libération accrue des endorphines agit comme un anxiolytique et un antidépresseur naturel puisqu’il chasse les émotions négatives, diminue l’anxiété, apaise la colère et amoindrit la tristesse. Cette thérapie par le rire porte un nom consacré : la « rigologie », dont Henri Rubinstein est l’un des pères fondateurs. C’est en se basant sur ses travaux que Corinne Cosserona, ancienne journaliste formée à la psychologie, monte en 2002 la première école du rire au monde. Les ateliers proposés s’adressent aux particuliers, aux professionnels, mais aussi aux entreprises.

Cultiver le rire au quotidien

Le corps ne ferait pas la différence entre un rire naturel et un rire forcé. Dans les deux cas, notre cerveau envoie la même dose d’endorphines, avec les mêmes bienfaits physiologiques et psychiques associés. Mais peut-on apprendre à rire ? Et comment travailler et entretenir le rire au quotidien ? « Pour rire, il faut lâcher prise. Le rire est une hygiène de vie, comme le sport ou la diététique. Il fait partie des techniques pour se maintenir en forme », assure le Dr Rubinstein dans le journal La Croix. Pour le cultiver, aller voir des spectacles comiques, visionner des comédies ou lire des romans qui font la part belle à l’humour, à l’image de Norman Cousins, peut être une bonne option.

Autres possibilités : repenser à des choses amusantes, s’entourer de personnes drôles ou encore cultiver l’autodérision. Et pour les plus déterminés, la pratique du yoga du rire peut aider à rééduquer le rire et stimuler la production d’hormones du bonheur. « Le rire est un réflexe vital. Il est inscrit en nous. Il faut le chercher, le retrouver », formule Henri Rubinstein. Un mantra que tout un chacun ferait bien d’intégrer dans son quotidien.

La fonction sociale du rire 

Bien avant l’acquisition du langage, le rire constitue le premier moyen de communication. Chez les nouveau-nés, il émerge autour du quatrième ou cinquième mois de vie. Car rire a une fonction interactive. Il crée des connexions entre les individus, accroît l’intimité avec autrui et renforce la cohésion au sein des groupes. En riant avec les autres, nous partageons des expériences et des émotions. En famille, rire permet de dédramatiser
des situations, d’éviter les conflits et peut aider à surmonter des épisodes douloureux. Rire est un phénomène social, il est associé au partage et au bien-être collectif. « On ne goûterait pas le comique si l’on se sentait isolé. Il semble que le rire ait besoin d’un écho », écrivait le philosophe Henri Bergson dans Le Rire : essai sur la signification du comique (1900).